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60 ans de progrès humaniste en Europe
Les grandes dates de notre politique commune
1948 - Naissance du Mouvement Européen, association internationale qui réunit les citoyens favorables à une Europe fédérale. Le ME est à l’origine de la création du Conseil de l’Europe. Sylvie Goulard, présidente du ME France, est candidate du Modem pour les élections du 7 juin, dans l’Ouest.
1949 – Création du Conseil de l’Europe, organisation internationale qui fait respecter les Droits de l’Homme sur le Continent européen (47 Etats signataires aujourd’hui, la Cour des Droits de l’Homme a épinglé la France pour sa Justice et ses prisons défaillants).
1950 – L’idée d’une Europe unie par des projets communs prend forme avec La Déclaration, à Paris, du Lorrain Robert Schuman (1886-1953), ministre français des affaires étrangères. Le démocrate-chrétien prône une coopération de production entre la France et l’Allemagne. La maison Robert Schuman se visite à Scy-Chazelles, près de Metz.
1951 – Naissance de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA). Une autorité commune dirige le secteur énergétique et industriel de 6 pays : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas.
1954 – Le parlement français rejette le projet de Traité pour une communauté européenne de défense, proposé deux ans plus tôt par le Français Jean Monnet. L’idée était sans doute trop précoce. Aujourd’hui, les candidats du MoDem souhaitent une véritable politique européenne de Défense, en dehors des directives de l’OTAN.
1957 – L’Europe des Six signe les deux Traités de Rome qui instituent la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom). C’est le début d’un élan formidable vers la « réunification de l’Europe » (selon le mot de Bronislaw Geremek). Cette union est fondée sur la libre-circulation des marchandises, des personnes et des services (pour les services, l’histoire n’est pas finie…).
1962 – Naissance de la Politique Agricole Commune (PAC), réclamée par la France. Un objectif : l’autosuffisance alimentaire dans l’Europe des Six. Une méthode : garantir des prix rémunérateurs aux agriculteurs. La révision de la PAC, actuellement en cours, préconise une agriculture plus respectueuse de l’environnement.
1966 - Le compromis de Luxembourg, issu de la crise de « la chaise vide », permet à un État de la CEE d’exiger le report du vote d’une décision quand il considère que ses intérêts « vitaux » sont en jeu. C’est le début du principe de l’unanimité des Etats sur les grandes décisions communes. A quand la majorité simple et un vrai pouvoir parlementaire européen pour faire avancer l’Europe des citoyens ?
1967 – L’Allemagne et la France s’entendent avec la Grande-Bretagane pour la construction de l’Airbus.
1968 – Suppression totale des droits de douanes dans la CEE.
1970 – L’Europe des Six lance une politique commune de pêche.
1972 - Création du serpent monétaire européen, suivie du Système monétaire européen (1979). L’idée de la monnaie unique est en marche.
1973 - La Grande-Bretagne, l’Irlande et le Danemark rejoignent la CEE. C’est l’Europe des Neuf.
1979 – Première élection du Parlement Européen au suffrage universel. Simone Veil (UDF) devient la présidente de cette première assemblée démocratique multinationale, unique au monde.
1981 - La CEE compte 10 membres après l’adhésion de la Grèce.
1986 - Adhésions de l’Espagne et du Portugal. C’est l’Europe des Douze.
1986 - La signature de l’Acte Unique modifie les Traités de Rome. C’est le lancement des fonds structurels, destinés à la cohésion économique et sociale des Régions (ces fonds représentent aujourd’hui environ un tiers des financements publics dans les régions du Grand Est).
1987 - Création du programme Erasmus qui permet la mobilité des étudiants et instaure un système de bourses. Mais la mise en œuvre reste nationale et seulement 2% des étudiants européens sont concernés.
1991 – La guerre dans l’ex-Yougoslavie laisse l’Europe impuissante. L’OTAN intervient. Les conflits cessent en 1995. Des forces de paix européennes sont toujours stationnées dans les anciennes républiques yougoslaves.
1992 – Signature du Traité de Maastricht qui transforme la CEE en UE (union européenne) et donne naissance à la citoyenneté européenne. Parmi les conséquences concrètes : n’importe quel ressortissant de l’Union peut se faire protéger par une ambassade d’un pays de l’UE partout dans le monde. Les principes de la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux sont réaffirmés. La monnaie unique se concrétise…
1995 – L’Autriche, la Finlande et la Suède entrent dans l’Union. C’est l’Europe des Quinze. Le sommet européen de Madrid choisit le terme euro pour la future monnaie unique. Symbole : € !
2002 – Lancement de l’euro. 16 pays font aujourd’hui circuler la monnaie unique. Avec la crise actuelle, des Etats qui ne font pas encore partie de l’Union, comme l’Islande, souhaitent rapidement rejoindre l’euro.
2001 – Signature du Traité de Nice, qui entre en vigueur en 2003 qui modifie les règles de vote des Etats au sein de l’Union, ainsi que des détails techniques sur le fonctionnement de l’UE dans la perspective de l’élargissement futur.
2004 – Adhésion de 10 nouveaux pays : Chypre, l'Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, La République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie.
2005 – Le Traité Constitutionnel Européen (TCE), adopté par les Etats membres en 2004, est rejeté par référendum en France puis au Pays-Bas.
2007 – La Bulgarie et la Roumanie rejoignent l’Union à leur tour. Nous voilà à L’Europe des 27. Signature du Traité de Lisbonne. Après un référendum négatif, les citoyens de l’Irlande doivent voter de nouveau en octobre 2009. Le président de la République tchèque attend ce vote pour ratifier le texte, qui a été adopté par le parlement de son pays.
7 juin 2009 – Elections des parlementaires européens au suffrage universel, 30 ans après la première élection démocratique du parlement de Strasbourg. C’est la date la plus importante. 9 sièges à pourvoir dans la circonscription Est. Les candidats du Modem, qui sont les plus européens de tous, sont emmenés par un trio motivé et compétent : le Bourguignon Jean-François Kahn, la Lorraine Nathalie Griesbeck et l’Alsacien Yann Wehrling.
Retrouvez tous les traités qui font l’Europe ici :
http://eur-lex.europa.eu/fr/treaties/index.htm
Catherine Créhange
29 mai 2009
Territoires européens
Du point de vue de la stricte géographie physique, l'Europe est une péninsule, prolongation à l'ouest du continent asiatique, organisée autour d'une dorsale montagneuse qui sépare nettement nord et sud, mais aussi est et ouest.
L'Europe est entourée d'eau de tous côtés, sauf à l'est. Les plaines du nord s'étendent sur des surfaces relativement grandes de la mer du Nord à l'Oural, mais partout à l'ouest et au sud de l'Europe les unités territoriales sont petites. Les paysages sont variés et changeants, et surprennent par leur exiguïté les voyageurs américains, africains et asiatiques habitués aux grands espaces. Sauf au nord, les reliefs dominent; et au sud, montagnes et plateaux poussent l'espace vers la mer.
Ces unités géographiques de petite taille ont favorisé des unités politiques de petit taille elles aussi, et le morcellement politique qu'a connu l'Europe jusqu'au XVIIIè siècle. Mise à part l'époque romaine, l'organisation territoriale en Europe est marquée par les contraintes de la géographie physique, cantons (d'un mot gaulois signifiant "flanc de colline"), vallées (les "basses" et "bans" en Lorraine), régions, pays, duchés souverains, etc.
L'extension de la taille des entités par la suite s'est fait aussi par la stratification des pouvoirs personnels. Les rapports de suzeraineté établissent également des rapports de territorialité, à l'époque où les dirigeants ne tirent de revenus que de leurs terres. L'histoire politique de l'Europe en a été profondément marquée, au moins jusqu'au XIXè siècle.
L'Europe est un continent tourné vers la mer
Cette position en promontoire, avec une côte découpée mais propice à la navigation, avec des rades permettant de faire de bons ports, lui donne un rapport particulier à l'eau.
Tout d'abord parce qu'aucun lieu en Europe ne se trouve à plus de 700 kilomètres de la mer. L'Europe est bordée par la mer Noire, la Méditerranée, l'océan Atlantique, la Manche, la mer du Nord, la mer d'Irlande, la Baltique et l'océan Arctique. Ensuite parce que cette position, enfermée dans les limites que lui impose la mer, a arrêté ou empêché toute expansion territoriale d'envergure.
La place de ce tout petit continent dans le monde s'est aussi faite par le voyage sur mer. C'est parce qu'ils ont voyagé que les Européens ont imposé leurs us et coutumes tout autour de la terre. De tous temps, des navigateurs européens ont parcouru les mers et ont établi tout autour du monde des contacts. Depuis la plus haute Antiquité, la littérature européenne a célébré le voyage maritime et la circumnavigation, d'abord sous forme de légendes mythologiques, puis comme récits de voyages.
Par le voyage et la rencontre de l'autre, les philosophes grecs ont échangé, fait grandir leur pensée, et l'ont fait connaître tout autour des côtes de la Méditerranée, périmètre terrestre de la cosmogonie grecque. Les Romains privilégient le voyage par terre chaque fois que cela est possible, et le réseau de routes de toute l'Europe actuelle suit encore les tracés établis entre le Ier et le IVè siècle de notre ère, comme on peut le lire grâce à la table théodosienne (appelée aussi carte de Peutinger).
Sous la pression démographique, la petite Europe se sent à l'étroit au XVè siècle dans son territoire bordé de toutes parts par la mer. Les voyages des Portugais (Henri le Navigateur) et des Espagnols (Christophe Colomb) ouvrent aux Européens bien plus que la connaissance du monde. Ils apportent également de nouveaux territoires, des continents à explorer et, hélas, à conquérir. Le phénoménal enrichissement de l'Europe se fait grâce aux comptoirs de commerce et aux colonies que l'Europe établit dans le monde entier. Cet enrichissement, qui jette les bases du libéralisme et des systèmes bancaire et financier actuels, est basé également sur l'exploitation d'une main d'oeuvre bon marché, voire gratuite, et au départ sur l'esclavage ou le servage, comme le faisaient déjà Grecs, Romains, et presque tous les peuples européens de l'Antiquité et du Moyen-Age.
Paysages
Les paysages européens sont fabriqués depuis la nuit des temps.
Vosges, été 2008
Sauf en haute montagne (et encore) et dans la partie slovène du massif du Karst, il n'existe plus en Europe de paysages non transformés. Dès le néolithique, les hommes en Europe ont transformé la pente des collines destinées à accueillir des oppidums pour en améliorer la défense. Les bocages de haies sont aussi des inventions de l'homme du néolithique. La forêt qui couvrait la quasi totalité de la surface de l'Europe (jusqu'à une certaine altitude) a été en grande partie défrichée, d'abord pour cultiver les terrains libérés, puis pour l'exploitation du bois proprement dite. Les replantages dûs à l'homme en ont modifié la composition. Si les essences dominantes (hêtres, chênes, résineux, saules) ont pour la plupart peu changé depuis des siècles, certaines forêts, comme celle des Landes, sont entièrement artificielles. Là, c'est la monoculture d'une seule espèce, comme le pin, qui pose problème en fragilisant l'équilibre écologique.
Avec Sully puis Colbert, en France, mais également dans d'autres pays d'Europe de l'Ouest, l'aménagement du territoire organise et planifie à grande échelle des transformations de l'espace.
Sully fait aménager des cultures vivrières autour des villages (et non plus dedans), et l'agriculture sur de grandes surfaces, pour nourrir le peuple qui a faim. Le début du XVIIè siècle est l'époque des premiers remembrements.
Colbert fait planter des forêts d'essences choisies, comme la forêt de chênes de Tronçais, en ayant pour perspective d'avoir 80 ans plus tard de bons bois pour faire des bateaux de guerre. La concertation viendra plus tard. Mais cette organisation impose des unités de pouvoir de taille supérieure, et, comme pour les frontières, un pouvoir centralisé et fort. Les spécificités françaises en Europe viennent peut-être des succès de cet équilibre entre centralisation. Là encore, le territoire influe sur le politique, et vice versa.
Ces paysages et leurs aménagements, les ressources qu'ils procurent, sont aussi à l'origine des richesses culinaires de l'Europe. Gâtée en produits comestibles, elle peut faire se développer la notion de terroirs différenciés, en raison justement de l'exiguïté des espaces et de la nature généreuse des terrains. L'abondance en bois permet également de varier les modes de cuisson, contrairement à d'autres continents où ressource agricole ou combustible manquent. Haies et bocage, l'un des premiers aménagements fabriqués par l'homme en Europe, fait abonder fruits, baies et petit gibier, permet de canaliser l'eau de pluie, et met à portée de main des villageois combustible et comestible.
Villes
La cité romaine, concentrée sur une surface réduite, vit des ressources du pays qui l'environne, et des cités clientes, moins importantes, qui acceptent de rentrer dans sa sphère d'influence. L'organisation territoriale d'aujourd'hui en France, plus que partout ailleurs en Europe sauf dans les Balkans, s'en ressent encore.
Mitoyenneté par accolement
(Louhans)
La ville européenne est fille de la cité romaine. Les maisons sont plutôt de forme carrée ou rectangulaire, à étages. Les agglomérations européennes sont caractérisées par la présence de rues, des mitoyennetés simples par accolement, l'alignement des maisons ou au moins des parcelles, le regroupement par blocs et par pâtés de maisons, puis par quartiers, suivant un plan quadrangulaire issu du cardo et du decumanus perpendiculaires de la cité gallo-romaine. Ces quartiers sont encerclés ou non de remparts. Souvent, les bâtiments qui abritent les pouvoirs sont regroupés autour d'une place centrale, issue du forum. Le marché forme un pôle séparé de celui du pouvoir et en est souvent éloigné.
L'expansion des villes va de pair aujourd'hui avec la désertification des campagnes. Au fur et à mesure de l'augmentation de la taille des agglomérations, et que l'urbanisation gagne sur les espaces naturels, les interfaces entre la ville et la nature prennent de plus en plus l'allure de zones de non-organisation, voire de non-droit. S'y ajoutent les espaces de communication, routes, chemin de fer, aéroports, lignes électriques, etc.
Cette contraction de l'espace naturel est d'autant plus flagrante que les espaces en général Europe sont morcelés et de petite taille.
Catherine Créhange
29 avril 2009
Frontières
« Passées les bornes, il n'y a plus de limites » Alphonse Allais
La frontière est une limite territoriale qui sépare deux entités, deux Etats dans l'appellation la plus générale. Elle peut désigner aussi toute marque, limite, bornage ou barrage séparant deux choses. Lieu de flux, de trafics, de tensions, les frontières sont des zones où s'exerce plus particulièrement le contrôle des échanges. Les marches, territoires frontaliers, ont jusqu'au XVIII° siècle été l'objet dans toute l'Europe de règlements et d'attentions spécifiques. Le marquis leur doit son nom: il est à l'origine le militaire qui a pour charge de les défendre.
La frontière est une notion peu répandue hors d'Europe avant le milieu du XIX° siècle, voire le début du XX° siècle. Hors obstacles naturels (fleuves et massifs montagneux en particulier), la frontière est virtuelle et n'est rien d'autre qu'une convention entre deux parties. Volatile, elle est fluctuante et se déplace au gré des alliances et des traités. Elle peut également être versatile, lorsqu'un même territoire passe d'une main à l'autre en un mouvement de va et vient, qui donne aussi l'indication de la pression politique s'exerçant entre pays, entre pouvoirs voisins.
La notion actuelle de frontière se développe à partir d'un Etat fort aux pouvoirs centralisés. En France, Louis XI en pose les premiers jalons. Vauban est le premier à envisager la frontière comme une notion véritablement territoriale touchant à la zone d'influence d'un pouvoir, et non plus exclusivement comme la limite de propriété de ce pouvoir. Il l'aborde également, en bon militaire qu'il est, comme une entité à défendre et à protéger. Le "pré carré", issu de négociations entre Etats pour faire des frontières d'un seul tenant et sans enclaves, est une invention de Vauban. Il nécessite un exécutif assez fort pour faire passer l'intérêt collectif du territoire ou de la nation devant l'exercice privé du pouvoir. Là naît la notion moderne de frontière.
L'octroi à Paris: barrière de Clichy
Auparavant, en Europe de l'ouest au moins, de véritables frontières séparent chaque niveau du pouvoir. On franchit bien sûr une frontière pour passer d'un royaume à un autre. Jusqu'au XIX° siècle, on franchit des octrois et on paie des taxes, sur les personnes comme sur les marchandises, pour entrer dans n'importe quelle ville. On trouve sur toutes les routes européennes d'alors des barrages et des péages, pour pénétrer dans les territoires relevant des juridictions, des bailliages, des pairies, des comtés, des baronnies, ainsi que des possessions des évêchés et des grands monastères. Les enclaves se multiplient. La plupart des ponts sont alors de véritables frontières.
Le Saint-Empire romain germanique est jusqu'en 1806 une mosaïque d'Etats de tailles diverses, certains minuscules, d'autres, comme la Prusse ou la Bavière, plus gros et plus forts. C'est la nécessité de protéger les frontières et l'existence même des plus petits qui pousse ceux-ci à proposer aux puissants de leurs voisins plus gros des avantages financiers qui rend nécessaire leur existence en périphérie. Ainsi sont peu à peu apparus les premiers paradis fiscaux.
A partir du milieu du XIX° siècle, en Europe au moins, la notion de frontière est également assez intimement liée à celle des nationalités. Entre 1848 et 1914, les tracés flous à l'intérieur des grand ensembles hétéroclites qui forment l'Europe centrale, les tensions exacerbées entre nationalités, l'idéologie qui y est liée, provoquent de nombreuses tensions frontalières. La guerre de 1870-71 entre la France et l'Allemagne, liée au départ aux volontés expansionnistes de la Prusse, s'achève sur une humiliation morale et territoriale de la France. Si les tensions nationalistes autour des frontières ne provoquent pas directement la guerre en 1914, même entre la France et l'Allemagne, elles y contribuent si fortement que c'est l'idée même de fixer des règles et des principes stables en la matière qui dirige les négociations de 1918-19 aboutissant au traité de Versailles, celui qui marque certainement le plus fortement l'Europe du point de vue des frontières et des nationalités.
Dans certaines régions, comme les Balkans ou le Caucase, où les enclaves sont nombreuses, les causes des frottements frontaliers sont multipliées par la taille minuscule des entités. L'imbrication est due à la coexistence de systèmes de propriété collectifs et privatif issus des occupations successives russe et ottomane. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, détermine aussi des choix territoriaux parfois délicats. Ainsi, aujourd'hui, le Kosovo, coeur religieux de la nation serbe, est un enjeu avant tout nationaliste pour les Serbes, et un enjeu politique de premier plan, mais non national, pour les Albanais. Le tracé de ses frontières est pour les Serbes une affaire d'Etat, car elle englobe ou non des lieux qui ont un sens patriotique pour eux. Pour les Albanais, c'est un simple relevé d'existence dont la valeur est identique à celle du territoire.
Pendant la Guerre Froide, en Europe centrale, les frontières entre pays se faisant face, pays du bloc de l'Est d'une part, pays occidentaux de l'autre, séparent non seulement des Etats, mais aussi et avant tout des idéologies politiques. Ailleurs, en Afrique et au Moyen-Orient notamment, le déplacement habituel des populations nomades est entravé par l'"hermétisation" progressive des frontières, qui a commencé au premier tiers du XX° siècle, soit bien avant la lutte actuelle contre le terrorisme, aggravant encore les perpétuelles tensions entre nomades et sédentaires.
La Pologne a vu au cours des siècles ses frontières glisser d'est en ouest, poussées par ses deux puissants voisins que sont la Russie et l'Allemagne. La Pologne est un pays de plaine qui a peu de frontières naturelles. Alliée ou non à la Lithuanie et à l'Ukraine, la Pologne a eu beaucoup de mal au cours des siècles à conserver un territoire homogène, et a même disparu durant tout le XIX° siècle. Recréée de toutes pièces en 1918 à partir du dépècement de l'Autriche-Hongrie et de portions de la Russie et de l'Allemagne, la Pologne d'alors se trouvait plus à l'est qu'aujourd'hui. Après 1945, la Russie, se trouvant cette fois dans le camp des vainqueurs, a réclamé la restitution d'anciennes possessions entre Lituanie, Biélorussie, Petite Russie et Ukraine. Depuis 1950, la frontière de la Pologne avec l'Allemagne suit le tracé des rivières Oder et Neisse; mais l'Allemagne de l'Est a revendiqué après 1970 des territoires se trouvant au-delà de l'Oder, parties de la Poméranie, de la Silésie et du Brandebourg, au nom de l'ancienne appartenance impériale à la Prusse. En 1990, l'abandon définitif de cette revendication a été un préalable à l'autorisation de réunification des deux Allemagnes.
Le Rhône, frontière naturelle
On parle encore fréquemment au milieu du XX° siècle, d'un bord à l'autre du Rhône, d'Empi pour la rive gauche, et de Riaume pour la rive droite, désignant cinq siècles après sa disparition l'ancienne frontière d'Etat qui séparait jusqu'au début du XIV° siècle le Saint-Empire Romain germanique (Empi) du Royaume de France (Riaume) entre Lyon et Avignon.
Le Danube sépare des régions qui se font face mais ne se fréquentent guère. A Budapest, ville composite, le pont n'abolit pas la frontière qui sépare les deux rives du Danube, et les deux villes, Buda et Pest. En aval, la frontière intérieure qu'est le fleuve est encore plus marquée du fait de son ampleur.
Certaines frontières n'ont pas d'existence physique bien définie, mais correspondent à des faits géographiques précis. C'est le cas des frontières linguistiques, comme celle qui sépare les pays de langue d'oc de ceux de langue d'oïl, entre le nord et le sud de la France. C'est également le cas en Bretagne de la limite entre pays bretonnant (Breizh Izel) et pays gallo (Breizh Uhel), qui est encore marquée par les anciennes bornes de la frontière gallo-romaine. C'est encore le cas de la limite entre Lorraine thioise et Lorraine romane que l'on peut encore lire avec précision dans les noms des villages et même dans l'organisation territoriale. A l'intérieur des frontières actuelles des Etats, comme les régions de langue allemande en Italie et en Tchéquie, certaines particularités linguistiques gardent l'empreinte d'anciens tracés.
La convention de Schengen, signée en 1985 dans cette petite ville du Luxembourg, applicable depuis 1995, entérine la suppression des contrôles aux frontières entre les pays européens signataires. Elle n'abolit en rien l'existence même de ces frontières intérieures à l'Union, mais crée de ce fait un espace intérieur, l'"espace Schengen", où les règles s'appliquant aux visas, à la politique d'asile et au contrôle de l'immigration sont communes et résultent d'une politique communautaire. La convention prévoit en même temps le renforcement des contrôles aux frontières de l'espace ainsi créé. Les conséquences générales sont pour l'essentiel bénéfiques. Mais il reste encore des étapes à franchir avant l'abolition totale des frontières à l'intérieur de l'Union européenne.
Catherine Créhange
23 janvier 2009
Contes européens
Au début du XIX° siècle, les frères Grimm, linguistes nés en Hesse, récoltent des contes du centre de l'Allemagne et de l'Europe Centrale pour le compte de l’éditeur Clemens Brentano. La plupart de ces contes rappellent le souvenir des forêts primitives et de contrées idéalisées du coeur de l'Europe, et régénèrent des légendes médiévales à peine oubliées. En réécrivant ces histoires, les deux frères cherchent à en extirper toute allusion sensuelle ou stylistique, et à leur donner une forme et un fond s’approchant au plus près de la morale chrétienne puritaine de l’époque. Les contes les plus connus sont la Belle au Bois Dormant, qui est à l'origine un conte espagnol, Cendrillon, Blanche-Neige, Barbe Bleue, Tom Pouce, le Roi Citrouille et Hänsel et Gretel. Leur aspect fantastique est propre à l'Europe Centrale. Ces contes sont devenus universels lorsqu'ils ont traversé l'Atlantique dans les bagages des émigrants allemands.
Le Petit Chaperon Rouge
Ce conte initiatique français, dont il existe de nombreuses versions, est en partie basé sur une succession de jeux de mots en vieux français, entre les mots leu (loup), alleu (héritage libre de toute féodalité, représenté par la mère et la grand-mère), lai (chemin de forêt), l'huis (la porte), lé (le morceau de tissu qui sert de capuche), lait (le beurre, caillé ou crème qui accompagne la galette dans le panier), les linges qui pendent autour de la maison, etc. On retrouve ces jeux de langages dans la répétition des toc-toc à la porte, la formule quasiment magique "tire la bobinette et la chevillette cherra", la forme du conte elle-même qui est très volubile. Il est particulièrement ambigu en matière de séduction, et tout, du choix du chemin à l'ouverture de la porte, au loup dans le lit, et au chaperon dévoré, tout peut y être interprété à plusieurs niveaux.

Les frères Grimm ont collecté ces contes auprès des femmes de leur entourage : la fille de leur aubergiste pour Cendrillon, la gouvernante des beaux-parents de l’un des frères, les femmes de chambre et les nourrices de la famille, une amie de leur soeur. Les variantes sont principalement finnoises et slaves, mais les frères Grimm reconnaissent d’autres influences, notamment irlandaises et espagnoles. En Allemagne, le conte est une tradition des veillées, des soirées dans les auberges, des réunions de fileuses. C’est une activité nocturne, qui n'est pas destinée aux enfants.
Leur précurseur est au XVII° siècle le Français Charles Perrault, l'un des principaux collaborateurs de Colbert. Chef de file des Modernes dans la querelle des Anciens contre les Modernes, il est pourtant connu pour un seul recueil de contes du temps passé, les Contes de ma Mère l'Oye, où il compile diverses fables pour la plupart d'origine italienne. Les plus connus sont Peau d'Ane, la Belle au bois dormant, la Barbe bleue, le Chat botté, Cendrillon, Riquet à la houppe ou le Petit Poucet. Le petit Chaperon rouge, conte français collecté par Perrault, a été repris par les frères Grimm presque à l'identique. Pinocchio, la merveilleuse histoire de l'italien Carlo Collodi, est un conte recueilli par Perrault et réécrit au XIX° siècle. Au Danemark, au XIX° siècle également, Hans Christian Andersen récolte des contes traditionnels scandinaves qui ont également inspiré le Kalevala finlandais.
Les contes celtes, comme Jack et le Haricot magique, en Angleterre, ou les leprechauns, en Irlande, se sont transmis sans intermédiaires célèbres, mais par le biais des chansons qui accompagnaient leur récit. Leur succès, au début du XX° siècle, est lié à la profusion d'illustrations qu'ils ont suscitées avec l'avènement de la littérature enfantine. Le cinéma a ensuite exploité leur aspect fantasmagorique. La ténacité des prodigieuses légendes irlandaises aux Etats-Unis inspire les scénaristes des cycles fantastiques. Les écrivains romantiques anglais au milieu du XIX° siècle, qui ont beaucoup voyagé en Europe centrale et en particulier sur le Danube, ont eux aussi récupéré des histoires.
Ainsi le Dracula de Bram Stoker est tiré de la légende d'un comte assassin des Carpates.
Le Frankenstein de Mary Shelley est une transposition scientiste du Golem de la communauté juive de Prague.
Docteur Jeckyll et Mister Hyde, de Robert Louis Stevenson, est aussi un conte danubien déplacé dans les ruelles sombres de Londres.
La richesse des mythologies européennes et de leurs sorcières se retrouvent aussi bien dans la Baba Yaga des contes russes que dans les banshees irlandaises ou les fantômes écossais, qui semblent avoir une existence plus matérielle.
Catherine Créhange
14 décembre 2008
Bosnie
Sarajevo, capitale de Bosnie-et-Herzégovine, est l'une des grandes villes des Balkans. Elle est située dans une vallée dominée par cinq montagnes des Alpes dinariques. La ville moderne date du XV° siècle, lorsqu'un gouverneur ottoman construit un marché, un château et des bains publics, et fait relier entre eux plusieurs villages proches dans le fond de la vallée de la Miljacka. La situation géographique de la ville au confluent de vallées est particulière. Ville inter-ethnique depuis sa création, elle a une grande importance dans le sud de l'Empire austro-hongrois jusqu'en 1914. A cette date, l'assassinat au coeur même de la ville de l'archiduc héritier François-Ferdinand par le Serbe de Bosnie Gavrilo Princip, attentat organisé dans les cafés de Sarajevo et de Belgrade par la Main Noire, organisation nationaliste panslave proche du gouvernement serbe, la fait mettre sous l'éteignoir.
1918 voit la naissance de la future Yougoslavie, qui regroupe dans un même Etat plusieurs nationalités de Slaves du sud, principalement les Serbes, les Croates et les Slovènes, ainsi que le royaume du Montenegro (Cserna Gora), mais pas la Carinthie qui choisit de rester en Autriche en raison des tensions qui s'y produisent entre les Slovènes et les germanophones, ni une partie de l'Istrie et de la Dalmatie qui choisissent l'Italie. La Bosnie et l'Herzégovine sont alors liées à la Croatie depuis 1861. Royaume de 1918 à 1943, tout d'abord sous le nom de Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, la Yougoslavie prend ce nom en 1929. C'est ensuite une république de 1943 à 1992. La Yougoslavie de Tito est d'abord proche de la Russie soviétique, dont elle s'éloigne progressivement au cours des années 1950.
La Yougoslavie de Tito résiste à l'Union soviétique et à Staline. Elle libéralise certains pans de son économie, commerce avec l'Occident, et fait partie des moteurs du mouvement des non-alignés. Tito est soutenu par Churchill en raison de son passé de combattant actif contre les nazis. En revanche, le système Tito a gelé pendant 45 ans les rancoeurs des différents peuples formant la Yougoslavie sous une chape de plomb. La formation du pays en 1918 était artificielle, dictée par la nécessité (déjà comprise en 1848 en Europe centrale) de constituer des entités d'une taille suffisante pour résister à des voisins forts (comme la Russie, la Turquie, ou, dans une moindre mesure, l'Autriche). Ce qui a maintenu ces nationalités ensemble, tant bien que mal, ce sont à la fois un régime fort et autoritaire, un contexte géographique unique dans un pays de montagnes isolé du reste de l'Europe, et le progrès économique et social apporté par la paix. Les communistes, dans tous les pays qu'ils ont gouvernés, se sont montrés attentifs à éteindre ou neutraliser tout sentiment de nation et tout mouvement nationaliste, au profit de la célébration du régime.
L'éclatement de la Yougoslavie se dessine en 1980 à la mort de Tito. Sous l'influence de Slobodan Milosevic, le nationalisme serbe se réveille, et toutes les autres nationalités de la fédération lui emboîtent le pas. Ville alors en forte croissance démographique, Sarajevo organise en 1984 des Jeux Olympiques d'hiver sans histoires. La ville compte alors un peu moins d'un tiers de population serbe. Moins de huit ans plus tard, lorsque la Bosnie déclare son indépendance, un an après la Croatie et la Slovénie, les Nations Unies ne perçoivent pas les signaux négatifs envoyés par les nationalistes serbes et entérinent les résultats du référendum, boycotté par les Serbes, qui a mené à la création du nouvel état. La ville est aussitôt encerclée depuis les hauteurs entourant la ville par les paramilitaires nationalistes serbes qui souhaitent conserver leur prédominance dans une Yougoslavie non partagée, et qui préparaient depuis de longs mois cette attaque en prenant position dans les montagnes. Commencent alors quatre longues années de siège et de blocus. Lors des élections parlementaires de 1990 au sein de la fédération yougoslave, la Bosnie avait voté majoritairement pour les trois partis nationalistes, croate, serbe et musulman, qui se trouvent donc en 1992 tout à fait légitimement à la tête de la république bosniaque. La situation politique, déjà critique, est aggravée par des découpages territoriaux extrêmement complexes qui divisent toute l'ancienne Yougoslavie en un chapelet d'enclaves nationales imbriquées les unes dans les autres.
Les découpages territoriaux enchevêtrés à l'extrême de l'ancienne Yougoslavie sont en partie dûs, comme dans le Caucase et en Asie centrale, à la coexistence depuis au moins deux siècles de systèmes de propriété collectifs et privés peu compatibles entre eux, les uns issus d'un corpus ottoman ou persan de droit oral, coutumier et collectif, les autres d'un corpus slave de droit écrit, privatif. La concomitance de ces deux systèmes provoque de nombreuses frictions et querelles de voisinage entre les populations d'origines diverses qui utilisent soit l'un soit l'autre sur des aires minuscules. Le même problème existe dans les territoire aujourd'hui contrôlés par la Russie sur ses marches, en particulier en Tchétchénie (en guerre en 1995), en Ossétie et en Abkhazie (en guerre en 2008), en Ingouchie, en Kabardine-Balkarie et au Daguestan (prochainement en guerre?), ainsi qu'en Azerbaïdjan et au Kirghistan (instables), et en Kalmoukie.
Bien avant la guerre de 1992, la Bosnie a connu sous la pression successivement des Croates et des Serbes des déplacements de population qui préfigurent les nettoyages ethniques futurs (comme au Kosovo en 1998 et 1999). La guerre de Bosnie est marquée par un apartheid strict, des camps de concentration, des viols et et des actes de barbarie d'une gravité et d'une ampleur qui n'avaient pas été vues en Europe depuis 1945. Les milices et les militaires des deux camps ont préféré dans presque tous les cas s'en prendre aux populations civiles de l'adversaire plutôt qu'à l'armée adverse elle-même. Contre la nationalisme violent des Serbes, les Musulmans ont fait appel à des fondamentalistes islamistes. Mais le nettoyage ethnique est malheureusement une constante de tous les nationalismes dans les Balkans depuis des dizaines d'années. Sauf au centre même de Sarajevo, les populations ne se sont d'ailleurs jamais mélangées en Bosnie, et sont toujours restées autant que possible strictement séparées dans leurs villages, comme au Caucase.
La guerre de Bosnie s'achève par les accords de Dayton, en 1995. Après la guerre, bien que leur nombre ait considérablement diminué, les Serbes de Sarajevo se regroupent dans un quartier de la ville et empêchent tout mélange de population dans la région alentour. Les Serbes de Bosnie forment d'ailleurs une entité autonome entourant la Bosnie-et-Herzégovine au nord et au sud-est. La ville reprend peu à peu son développement et sa taille d'avant guerre.
Le problème de la Bosnie est également religieux. Les Bosniaques sont majoritairement musulmans, sunnites, entourés des Serbes qui sont orthodoxes et proches des Russes, et des Croates qui sont catholiques.
Kosovo
La situation du Kosovo est particulière, et différente de celle de la Bosnie, parce que s'y rattache également un problème qui existe moins en Bosnie, celui de la différence de statut entre les nationalités dites "constitutives" et celles dites "minoritaires" au sein de l'ancienne Yougoslavie. La Yougoslavie, état fédéral, était constitué de républiques nationales, les narodi, conférant des droits élargis dans les autres républiques aux ressortissants de ces nationalités. De très nombreuses nationalités y coexistaient, certaines, les peuples minoritaires ou narodnosti, dépourvues de république de "référence" au sein de la fédération. Cette situation perdure au-delà de l'éclatement de la Yougoslavie. Le véritable enjeu de la guerre du Kosovo en 1998-99 était, pour les Albanais, d'obtenir enfin une république de référence et de passer du statut de narodnosti à celui de narodi.
Les soulèvements de 1815 et de 1875 contre les Ottomans ont été déclenchés par les Serbes; les Bosniaques ne les ont rejoints que lorsqu'ils ont compris qu'ils pouvaient gagner là leur indépendance. En 1878, il faut tout de même un coup de force des Serbes et des Croates, pour une fois alliés, et une invasion, pour forcer la main des Bosniaques assez rétifs à l'idée de rentrer dans l'empire austro-hongrois. Mais celui-ci leur garantissait tout de même, par son système relativement fédéral, protection et autonomie. Les Serbes ont revendiqué par la suite (au Kosovo en particulier, dont les monastères "ultra" sont le coeur de l'orthodoxie serbe) tous les territoires qu'ils avaient aidé à s'émanciper puis forcés à rentrer dans l'Empire, au nom du comité yougoslave de 1915 qui préparait la création du nouvel état et y garantissait aux Serbes une position prédominante.
En 1941, à la fin du royaume de Yougoslavie, la Bosnie est incluse dans la Croatie. Après 1943, les Serbes, qui avaient très tôt participé à la lutte contre les Nazis, combattaient le régime fasciste croate des Oustachis, et étaient considérés depuis par les Occidentaux comme les "bons" Yougoslaves, les "gentils". Ils ont eu beaucoup de mal à réaliser après 1991 et surtout 1992 qu'ils étaient devenus les "méchants" aux yeux de l'Europe. Ils n'ont pas compris non plus une position européenne ambigüe et hésitante qui a eu du mal à se décider à trancher entre défense de ses amis traditionnels et les faits indéfendables du nettoyage ethnique. Il a fallu en effet attendre 1994 pour que le soutien aux populations bosniaques et croates de la région de Sarajevo soit effectif, car l'Europe redoutait la renaissance du nationalisme croate avec ses particularismes de 1941.
Les remous et les conflits issus de l'éclatement de la Yougoslavie révèlent la complexité des rapports de voisinage aux confins de l'Europe.
Catherine Créhange
13 octobre 2008
Bibliographie
- Articles de François Fejtö dans le Monde (1993) et Esprit (1995).
- "La situation de la Bosnie doit se lire dans un instantané et non dans une dynamique historique" (Amin Maalouf, "les identités meurtrières")
- Tito disait que « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti »
1848 : le printemps des peuples, la naissance de la question des nationalités
Avant la Révolution française, la nation est une notion relativement vague, peu différente de celle de peuple. Après la Révolution, elle signifie à la fois l’expression politique du peuple et la notion d’Etat. Le nationalisme, qui tend à faire correspondre des entités politiques spécifiques avec des peuples déterminés, se développe rapidement durant la première moitié du XIX° siècle. La prise de conscience politique des classes populaires au début du XIX° siècle est alors l'une des causes des soulèvements de 1848 en Europe.
Marx et 1848
En 1843, Marx s'installe à Paris; en 1844, il rencontre Engels à la terrasse du café de la Régence. C’est le début de leur collaboration. Chassé de Paris en 1845, Marx s'installe à Bruxelles où il organise, chez lui, les rencontres d'opposants à tous les régimes de toute l'Europe. Il participe aux travaux d'une ligue révolutionnaire, alors interdite, dont le congrès se tient à Londres fin 1847 : les Communistes. Le Manifeste du parti communiste paraît en février 1848 alors que les troubles ont déjà commencé en France. Marx revient alors à Paris pour quelques mois, puis il devient rédacteur en chef d'un journal à Cologne, avant d'être expulsé vers Paris puis Londres. Le livre est publié simultanément en allemand, anglais, danois, français, italien et néerlandais. Interdit partout, le recueil nourrit la réflexion des mouvements ouvriers et étudiants d'Europe.
Les actions de 1848, souvent préparées dans les cafés, ont également préparé le terrain et les mentalités à la déclaration du Président américain Woodrow Wilson en 1919 sur "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
Allemagne
Après 1815 et le Congrès de Vienne, l'Allemagne est une confédération de 39 états. Elle vit, depuis, une période difficile en raison du raidissement des gouvernements sous l'influence de Metternich qui a fait édicter les dix décrets liberticides de Karlsbad en 1819. Les communications et la vie politique allemandes en général sont étroitement surveillées par les polices des différents états qui la forment. Cette période de 1815 à 1848 est appelée le Vormärz.
Les soulèvements en Allemagne concernent surtout Berlin, Mannheim, Heidelberg et Francfort, en mars et avril 1848. Dans les autres villes d'Allemagne, les mouvements ouvriers s'organisent. Sous la menace de l'extension des conflits ouvriers, et donc de conséquences graves sur la vie économique, les princes allemands acceptent en mai la formation d'un gouvernement central libéral, puis, en juin, la création d'une assemblée constituante, suivie de la naissance d’un parlement où, sans surprise, les libéraux dominent. Une première Constitution allemande pose alors les bases des futurs institutions et symboles (comme le drapeau noir, rouge et or). Mais les princes ne peuvent s'entendre sur tous les points et la nouvelle confédération ne possède ni institutions fixes ni armée commune. La Prusse, futur membre fondateur de la confédération du nord, manipulée par l'Angleterre et la Russie, se fourvoie à l'automne dans le conflit territorial du Schleswig contre le Danemark, ébranlant sérieusement l'unité de l'ensemble.
L'expression politique du nationalisme allemand se manifeste dans le pangermanisme. Ce projet ultranationaliste de « Grande Allemagne », d'origine prussienne, est théorisé à l’aube du XIX° siècle par Johann Gottlieb Fichte. Nietzsche et Wagner en furent des adeptes. Repris plus tard par les Nazis, ce projet prétend à un Etat unique pour tous les pays de langue allemande. L'entreprise se heurte à l'Autriche qui souhaite maintenir son indépendance et refuse que la couronne du nouvel état revienne à un Allemand. La Suisse alémanique, qui veut rester neutre, s’y oppose aussi. Les nationalités enclavées, comme les Sorbes de Lusace, la ville de Neuchâtel ou les Hongrois, voient également d’un mauvais œil ce projet expansionniste de « Grande Allemagne » de leurs voisins germanophones. Le nouveau gouvernement unifié et le parlement proposent alors une solution appelée « Petite Allemagne », ou Prusse élargie, qui ne regroupe qu'une partie de la confédération du nord et empiète sur la Pologne.
Plus encore que les tergiversations politiques, les conflits et problèmes territoriaux, la question des frontières du futur état, le pragmatisme économique et politique qui dominent désormais l'assemblée prennent le pas dès l'automne 1848 sur les questions des nationalités, la réaction contre-révolutionnaire, active à partir de 1849 et surtout de 1851, repoussent de plus de vingt ans l'unification allemande. Bismarck proclame finalement l’unité allemande à Versailles, sous la forme d'un Empire unifié et confédéral, après la victoire sur la France en 1871. Cent vingt ans plus tard, en 1989-90, les Allemands se souviennent de la leçon de 1848-71 et règlent rapidement la réunification entre les deux Allemagnes, de l'Ouest et de l'Est.
Autriche, Hongrie et Europe Centrale
L'Autriche, qui a espéré après le Congrès de Vienne une véritable souveraineté, contestée par les princes allemands, se soulève contre le régime absolutiste de Metternich en mars 1848. L'Autriche, à la tête des États du sud de l'Allemagne, est alors en guerre contre presque tous ses voisins, et contre la Prusse, la Russie et l'Angleterre. Les mouvements de 1848 sont dirigés de l'extérieur du pays. Les origines en sont libérales autant que nationalistes. La première décision de l'assemblée constituante, mise en place au printemps 1848, est l'abolition de la féodalité. Cet acte entraîne en dominos les mouvements d'indépendance des nationalités non allemandes de l'Empire.
A Prague se cristallisent les volontés d'indépendance de la Bohême et de la Moravie. Les nationalistes tchèques, tels Frantisek Ladislav Rieger et František Palacký, réclament avant tout l’égalité des droits entre Tchèques et Autrichiens et prônent un royaume de Bohême autonome, au sein d'une fédération dirigée par les Habsbourg. La nécessité de conserver des liens avec les autres états de l'Empire leur est dictée par la taille insuffisante du futur pays face aux puissants voisins allemand et autrichien. Le nationalisme tchèque hésite entre panslavisme et indépendance, et penche alternativement vers l'un et l'autre, au cours des cinquante années suivantes. Soixante-dix ans plus tard, le souvenir de la Grande Moravie, royaume slave du X° siècle qui s'étendait de la Lusace à la Bulgarie, préside à la création de la Tchécoslovaquie, proclamée à Darney, dans les Vosges, en 1918, après l'éclatement de l'Empire austro-hongrois.
En Hongrie, Pest se soulève le 15 mars 1848, sous la direction du poète Sandor Petöfi, après un discours de Kossuth Lajos. L'insurrection s'étend le jour même à Buda. Les deux villes sont rivales depuis toujours, Buda, la cité historique, la ville ancienne, thermale et Pest, l'industrieuse. Les soulèvements se préparent dans les cafés des deux villes. Deux jours plus tard, après un premier gouvernement autonome intermédiaire du comte Batthyany, François-Joseph 1er nomme Kossuth premier ministre. Celui-ci proclame treize mois plus tard l'indépendance et la république. L'armée autrichienne, rejointe par l'armée russe et les Croates, écrase l'armée hongroise en avril 1849. Petöfi est tué et sa mort précoce en fait le héros romantique de la révolution hongroise ; Batthyany est exécuté. En 1873, les trois villes de Buda, Obuda et Pest fusionnent pour former la ville moderne, Budapest.
Roumains, Slovaques et Croates se soulèvent à leur tour contre la domination autrichienne. La Roumanie connaît une véritable Révolution paysanne qui aboutit dix ans plus tard à une réelle indépendance dans l'Empire puis, dix ans encore après, à la formation de l'Etat moderne.
La Transylvanie, autrichienne, la Moldavie fraîchement incorporée à l'Empire russe, la Valachie qui dépend de l'empire ottoman, et Bucarest commencent en 1848 à imaginer un destin commun face aux dangers que représentent les Autrichiens et les Russes. Les gouvernements nationalistes constitués alors sont issus principalement de l'aristocratie ; ils posent comme premier principe la question des nationalités, comme second l'abolition de la noblesse, et votent l'émancipation des Juifs et des Tsiganes. En revanche, le servage reste en vigueur. Au bout de six mois, le mouvement est maté par les Turcs et les Russes. Ces derniers contrôlent désormais totalement les Carpathes et la Bessarabie.
Les Croates proclament leur indépendance en mai et mettent en place une Diète (assemblée) début juin, mais restent finalement dans l'Empire. Par contre, les Slovaques ne parviennent pas à imposer leur indépendance. La Serbie connaît des troubles violents et isolés, comme à Novi Sad qui est détruite. Le mouvement ne s'étend pas. Les armées serbes aident l'armée autrichienne à mater les révoltes des autres nations.
La Hongrie et la Tchéquie acquièrent ainsi une première autonomie et fondent leurs parlements. La Hongrie résiste encore vingt ans à l'Autriche avant que se forme la double Monarchie, l'Autriche-Hongrie, face à l'Allemagne menée par la Prusse, avec également une bonne partie des Balkans.
Le traitement des nationalités dans l'Empire conduit également à l'émancipation totale des Juifs en Europe Centrale.
Italie
L'italie en 1848 est encore morcelée en petits Etats autonomes. La plupart sont monarchiques. Contrairement à l'Allemagne, aucune organisation de ces Etats ne s'est encore nettement dessinée, même contre la France napoléonienne, et même si le Piémont-Sardaigne commence, sous le gouvernement du premier ministre Cavour, le rapprochement avec les états voisins en vue de se défendre contre l'Autriche qui le menace. L'idée d'un Etat national italien, née pendant la Révolution française, s'affirme sous l'occupation française (1796-1815).
Après 1815, les monarchies renversées par Napoléon sont restaurées, quoiqu’affaiblies et déstructurées par cette longue période de dépendance. Plusieurs mouvements profitent de la confusion : les Carbonari, Cosa Nostra, les Mafia, et aussi les mouvements ouvriers, communistes et révolutionnaires, qui trouvent en Italie un écho particulièrement favorable.
La première guerre pour l'indépendance en 1848-49, contre l'Autriche qui domine le nord de la péninsule, première période du Risorgimento, marque le début du processus d'unification de l'Italie. C'est tout d'abord un échec, car l'Autriche est finalement vainqueur. Le processus est stoppé pour douze ans, mais dans cette période la plupart des duchés, royaumes et principautés parviennent à se détacher de l'influence temporelle des Etats pontificaux. La République est temporairement proclamée à Venise. Le pape Pie IX doit quitter Rome. La Sardaigne adopte une constitution libérale qui servira de modèle douze ans plus tard à la future constitution italienne. Suit une longue période de troubles. L'Italie est finalement unifiée en 1861 après une deuxième guerre en 1859-61. Après une troisième contre l'Autriche et la Prusse (1866), Venise et le territoire entourant Rome sont réunis au nouveau royaume, alors que Nice et les Savoies, qui appartenaient à la Sardaigne, sont cédées à la France en échange de sa protection. Le Pape conserve la ville de Rome sans ses faubourgs.
Angleterre
En Angleterre, il n'y a pas à proprement parler de révolution, mais l'échec de la proclamation de la Charte populaire, dénuée de contenu et de sens, affaiblit durablement les mouvements ouvriers anglais.
Russie
La Russie de 1848 est peu industrialisée et peu urbanisée. Elle est déjà très étendue, et s'apprête à englober sans l'annexer encore l'Azerbaïdjan, tout juste séparée de la Perse. Le régime à Moscou est puissant, mais dirigé par une dynastie déclinante et faible. L'administration locale d'un territoire aussi vaste passe par un système de propriété foncière qui donne des pouvoirs et des droits étendus à l'aristocratie et maintient le peuple dans la féodalité. Il n'y a pas à proprement parler de révolution en 1848 en Russie, mais une série de réformes. Les serfs obtiennent le droit d'acquérir des immeubles et des terres, à condition que leurs maîtres soient d’accord et que les terres ne soient pas peuplées. Des comités révolutionnaires se mettent en place un peu partout dans les villes et les campagnes, mais ils ne lancent pas un soulèvement qu'ils jugent prématuré. En Asie Centrale et dans le Caucase, la mainmise de propriétaires russes sur les terres, dans des régions où la notion de propriété est jusque là plutôt collective, est souvent suivie de l'expulsion des paysans autochtones. Cela aboutira plus tard presque partout à l'annexion de ces territoires par la Russie.
Suisse
Neuchâtel se soulève en 1848. Le canton est entré dans la confédération helvétique mais il appartient encore à la Prusse. Les insurgés effectuent une grande marche, du Locle au château de Neufchâtel par la Chaux-de-Fonds. La république est proclamée et confirmée en tant que telle dans la Confédération suisse. Pendant les dix ans qui suivent, des troubles continuent d’agiter le canton.
Danemark
Les troubles nationalistes au Danemark touchent le Schleswig et le Holstein, qui forment des gouvernements provisoires soutenus par la Prusse. Ces deux régions intégrent finalement la Prusse en 1865, et les mouvements nationalistes ne s'étendent pas.
Pays-Bas
Les Pays-Bas connaissent eux aussi une courte période de troubles. Le roi Guillaume II, sous l'influence des idées libérales et pressé par les évènements, accorde une constitution rédigée par le ministre Johan Rudolf Thorbeke qui diminue considérablement les pouvoirs du Roi et de l'aristocratie.
France
La question de la nationalité ne se pose pas en France comme dans les autres pays d'Europe. D'une part, de par l'ancienneté de son unification et de la forme spécifique de la question politique centrale de l'Etat français depuis au moins le X° siècle, et ce quel que soit le régime politique, la France a accompli un cheminement national commun long qui a rendu très forts les liens qui unissent les différentes parties de la Nation, ainsi que le sentiment d'appartenance à un bien commun de la plupart des ressortissants, même si plusieurs régions, comme la Bretagne, l'Occitanie, le Pays basque ou l'Alsace développent des mouvements autonomistes qui ont pour base l'idée de nation. D'autre part, de Louis XI à la Révolution française la progression vers la Nation et la nationalité s'est fixé un cadre à la fois géographique, politique et institutionnel qui n'existe chez aucun autre peuple. Ce cadre géographique s'est matérialisé entre autres par la politique du "pré carré" préconisée par Vauban. Par ailleurs, cette unité est renforcée par la centralisation des pouvoirs à Paris, définitivement fixée par les travaux de Colbert pour former une administration centrale forte destinée à empêcher toute nouvelle forme de Fronde issue de la province.
Les soulèvements de 1848 en France n'ont aucun fondement nationaliste ; ils sont exclusivement politiques et visent à faire tomber la monarchie et à installer la République. Les troubles se déclenchent en quelques heures, le 14 février, après l'interdiction par le premier Ministre François Guizot de toute réunion politique de l'opposition. Ils marquent en quelques jours la fin de la Monarchie de juillet.
Les suites
Les révolutions de 1848 ouvrent de nombreuses portes. Elles ébranlent les grands Empires de l'Europe centrale, mais sans parvenir totalement à leurs fins. Les mouvements nationaux amorcés en 1848 aboutissent pour la plupart à partir des années 1870. Ils sont presque partout retardés par les succès électoraux d'un ensemble de mouvements politiques conservateurs et très à droite, la Réaction, qui face aux troubles réclame et obtient partout le raidissement des pouvoirs.
Catherine Créhange
26 septembre 2008
Cafés
Le café comme lieu de rencontre est véritablement à l'origine de la pensée moderne européenne.
Le café, l'établissement où l'on sert boissons chaudes et pâtisseries et où, souvent, l'on écoute aussi de la musique, est né entre la Perse occidentale et le nord de la péninsule arabique à la fin du XV° siècle. Le café est au XVI° siècle la principale marchandise de la mer Rouge, et des ports qui en dépendent, Aden, Djedda, Djibouti. Les premiers voyageurs Européens le rencontrent au tout début du XVII° siècle à Constantinople, ville cosmopolite, de tous temps carrefour de l'Orient et de l'Occident.
Café Citoyen : le parlement du peuple
Un espace de débat public mis en oeuvre par l'association nationale Nouvelle Arcadie
Une chose est sûre : le café citoyen c'est bien plus qu'un "café du commerce". Depuis une dizaine d'années, l'association Nouvelle Arcadie favorise le développement de ces espaces. Les cafés citoyens se déroulent dans des lieux publics. Le premier d'entre eux a été créé à Caen. Il organise des débats chaque mois. A Metz, Nancy, Arlon (Wallonie), des citoyens européens ont suivi le mouvement. A Metz, le café Jeanne d'Arc joue le jeu à fond. Les patrons du lieu participent même au débat ! On compte aujourd'hui une bonne dizaine de cafés citoyens, régulièrement actifs, en France (débat une fois par mois en moyenne). D'autres cafés citoyens se réunissent de manière plus irrégulière. D'autres encore sont en projet.
Respect de la parole
La méthode et les principes retenus permettent d'assurer la qualité des échanges : tout citoyen peut s'y exprimer librement et faire évoluer les idées - les siennes et celles des autres. Dans cet espace commun où l'écoute est une valeur reine, il n'y a pas a priori de paroles "d'expert". Un spécialiste qui se trouve dans l'assistance peut éclairer le débat de façon spécifique. Mais il n'est pas au centre du sujet, ni la référence incontournable du débat.
Préparation et organisation
Le café citoyen se prépare. Les participants choisissent et votent, à la majorité, les débat proposé pour le rendez-vous suivant. La personne ayant lancé l'idée du sujet, choisi par le vote, est censée préparer une introduction à la discussion. Un animateur du café citoyen, qui prépare le sujet, lui aussi, la plupart du temps, distribue la parole, veille à ce qu'on ne coupe pas l'interlocuteur qui parle, et recadre les débats, autant que possible, grâce à des faits, des éclairages d'actualité, des relances et des questions. Au café citoyen, on peut aussi venir simplement pour entendre les autres. La compréhension mutuelle, le pluralisme et l'absence de prosélytisme sont des règles d'or. "Ici j'apprends des choses et je fais évoluer ma réflexion ; pour moi qui n'ai pas fait d'études, c'est une bouffée d'oxygène" raconte Jacques, un participant désormais fidèle du café citoyen de Metz. La méthode a fait ses preuves. Le café citoyen est bien plus un parlement du peuple qu'une conversation de bistrot.
De Constantinople, l'usage s'étend à Alep, Damas, Smyrne, le Caire, puis à l'est de la Méditerranée par le désert et la mer. Il atteint Venise au milieu du XVII° siècle, d'où les cafés, boisson et établissements, gagnent toute l'Italie. Comme le croissant, le café viennois est né après la bataille du Kahlenberg contre les Turcs en 1683. C'est le même pâtissier polonais Koltschisky, qui a vécu à Constantinople, qui fait découvrir la boisson aux Autrichiens, invente le croissant, et crée le concept du café viennois autour de la lecture des journaux. La raison de son succès est aussi qu'il s'éloigne de la recette turque bouillie à l'eau, dont ses clients n'apprécient pas au début la forte amertume et la présence de marc. Son café est préparé à la vapeur, filtré, sucré au miel et additionné de crème fouettée dont les Viennois raffolent. L'apogée des grands cafés en Europe centrale se situe à la fin du XIX° siècle, essentiellement à Vienne, Prague et Sarajevo.
Le café gagne aussi les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni, puis la Pologne. En Allemagne, le succès est plus long à venir à cause de la résistance des brasseries et de la bière; il ne se dessine qu'à la tout fin du XVIII° siècle, mais Jean-Sébastien Bach a fréquenté plusieurs maisons de cafés avant 1750 à Leipzig, qui est alors le centre de la vie culturelle allemande. Au XVIII° siècle, les Anglais ne boivent presque pas de thé. Ils le connaissent depuis 1606 mais ne le cultivent pas encore en quantité dans leur Empire des Indes; il est donc encore très cher. En revanche, les Anglais s'adonnent sans mesure au café. La compagnie d'assurances Lloyd's of London est créée à l'origine pour garantir la maison de café Lloyd des risques que court sa précieuse cargaison sur mer. C'est notamment pour contrôler la culture du café sur les hauts plateaux que le Royaume-Uni prend position en Afrique de l'Est et au Yemen. A la fin du XVIII° siècle l'on compte plus de 2000 cafés à Londres pour le même nombre de débits de boisson.
Les cafés français ne sont pas descendants des cafés autrichiens; le premier a été ouvert trente ans plus tôt à Marseille par des Arméniens expulsés (déjà) de Turquie. On y vend également du tabac, premier métier de ces immigrants. Paris voit ouvrir son tout premier café vers 1670, rue Guénégaud. Le propriétaire, Grégoire, est Arménien. Dans les dix ans qui suivent, de nombreux cafés, presque tous tenus par des Arméniens, ouvrent près des lieux de promenades des parisiens aisés. Le plus célèbre est Le Procope, ouvert en 1686 par un Sicilien, Procopio Cutelli, ancien garçon d'un autre café arménien, qui rachète ensuite en 1702 rue de l'Ancienne Comédie le second café de Grégoire. Il y sert également pâtisseries, glaces et sorbets, puis des plats de restaurant. L'installation de la Comédie Française dans cette même rue, en 1705, fait le succès de l'établissement, qui existe toujours aujourd'hui. Pendant la Révolution, le club des Cordeliers se réunit au café Procope, ainsi que le club des Jacobins de Robespierre. Dans un autre café célèbre, le Café de la Régence, situé près du Palais-Royal, du XVIII° siècle jusqu'à sa fermeture en 1910, se réunissent les meilleurs joueurs d'échecs d'Europe, qui font dans ce club informel évoluer considérablement le jeu vers sa forme moderne. Au Café de la Régence se tiennent également des réunions de travail de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. De sa terrasse, le 16 octobre 1793, le peintre David dessine sur une feuille volante Marie-Antoinette qui part à l'échafaud sur une simple charrette sale. Cinquante ans plus tard, sur cette même terrasse, Friedrich Engels et Karl Marx se donnent un rendez-vous qui met en place leur collaboration future. En 1848, la Révolution se prépare à Paris dans les cafés de la rue Saint Honoré. Et en 1871, sous la Commune, les quartiers généraux des différentes factions communardes se réunissent tous dans des cafés de différents quartiers de l'est du grand Paris qui a absorbé ses périphéries dix ans auparavant.
Les cafés se développent à la fin du XVII° siècle face à deux institutions européennes beaucoup plus anciennes : les tavernes, lieux populaires et bruyants, où l'on sert bière, vin et parfois repas, et les clubs privés, réservés à la noblesse ou aux plus riches qui doivent verser des cotisations souvent exorbitantes. Les cafés sont à peine plus chers que les tavernes, mais leurs produits sont de meilleure qualité. Ils ne sont pas fermés comme les clubs, ni mondains comme les salons littéraires; une tenue correcte est seulement exigée à l'entrée. L'absence d'alcool les protège de l'esclandre; pour la police ce sont des établissements sans problème jusqu'au milieu du XVIII° siècle. Ces lieux tranquilles sont propices à la discussion. Pour cette raison, ils sont appréciés des philosophes et des écrivains qui prennent l'habitude de s'y retrouver et d'y tenir des réunions littéraires. Le même phénomène se produit à Paris, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Prague. Les cafés font éclore véritablement le Siècle des Lumières en Europe en offrant un abri confortable à la réflexion et aux idées. On y commente les journaux qui passent de mains en mains. Les idées des Révolutions américaine et française ont germé dans les cafés. Jonathan Swift, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, Fontenelle, Danton, Marat, Mozart, ont fréquenté les cafés parisiens, et surtout Le Procope.
C'est qu'au XVIII° siècle il n'est pas aisé de se rencontrer dans Paris, comme d'ailleurs dans toutes les grandes villes européennes, dans un lieu où l'on peut discuter à plusieurs. Si l'hôte n'est pas assez riche pour disposer d'une pièce de réception, aller chez quelqu'un est très indiscret. Il n'est pas bien vu et même assez dangereux de se rencontrer dans la rue ou un square. Dans le jardin du Palais Royal, hommes politiques et philosophes se retrouvent pour discuter autour d'un journal, mais leurs conversations sont étroitement surveillées. Les tavernes sont bruyantes et mal famées, et les discussions tournent souvent à la violence, l'alcool favorisant les emportements. Il faut dire que les quantités bues à l'époque sont beaucoup plus importantes qu'aujourd'hui, et que les vins servis dans les tavernes sont médiocres, souvent additionnés de soufre pour la conservation, parfois coupés de substances diverses, comme des alcools de bois, moins chers. Les clubs sont inaccessibles. La police parisienne, même avant Fouché, a des indicateurs partout. Mais elle néglige les cafés, dont l'activité se tourne vers cette clientèle d'intellectuels qui consomment peu chacun, certes, mais qui amènent beaucoup d'autres clients.
C'est également dans les cafés, où se réunissent désormais également les étudiants, que se fomentent les révolutions et le Printemps des peuples dans toute l'Europe, en 1848. A Vienne, l'action se déroule au sein même de ces établissements, y compris plusieurs assassinats politiques qui décapitent l'armée et la diplomatie austro-hongroises. Le soulèvement de Pest et de Buda commence lui aussi dans les cafés sous l'impulsion du poète Sandor Petöfi. Idem à Prague, Bucarest, en Slovaquie, en Slovénie, en Croatie, en Bohême, en Moldavie et en Valachie. L'éclatement de l'Empire austro-hongrois s'amorce. En Allemagne, dans les cafés et dans la rue se met en route le lent processus de l’unification allemande qui aboutit en 1871. Après 1848, les cafés sont systématiquement surveillés par les polices européennes, ce qui n'était pas forcément le cas auparavant. Les cafés européens prennent presque simultanément leur aspect moderne à partir du dernier tiers du XIX° siècle.
Les troubles nationalistes qui précèdent l'attentat du 28 juin 1914 à Sarajevo sont dirigés de manière occulte par les services secrets serbes depuis les cafés de la ville. L'assassinat de Jean Jaurès, qui tente d'appeler le gouvernement français à la raison et à la paix, le 31 juillet 1914 au Café du Croissant, rue Montmartre, précipite la France dans la guerre.
Catherine Créhange
18 août 2008
La perspective: une "illusion" européenne
La perspective telle que nous la connaissons est propre à la culture européenne. Elle n'est pas observée ou perçue naturellement par tous. Elle nécessite un apprentissage. Elle fait aujourd’hui partie des codes de lecture occidentaux d'une image figurant un espace.
Problème:
il s’agit de représenter à plat sur une feuille de papier un espace en volume.
Planche de l'Encyclopédie
de Diderot et d'Alembert
La perspective est une construction mathématique dont la principale difficulté réside dans le passage de trois à deux dimensions. Il s'agit également de rendre la stéréoscopie due à la reconstruction (mentale) dans le cerveau des deux "images" produites par chacun de nos yeux qui permet la perception des espaces et des distances. La perception et la réalisation d’une telle figure nécessite un niveau d'abstraction assez élevé.
La perspective utilise des postulats aujourd’hui bien établis: l’horizon est le repère absolu, toujours horizontal; les droites restent toujours des droites; les verticales restent toujours verticales; les horizontales fuient; les horizontales parallèles convergent vers un point unique qui est à l’infini.
Dans d'autres civilisations à imagerie prégnante elle est perçue comme un obstacle à la lecture symbolique de l’image.
Chambre noire
(Encyclopédie)
La perspective découle de la géométrie de Thalès et d'Euclide. Elle a profité des progrès de l'optique. Elle implique une observation à travers un système permettant de mesurer, de calculer des angles et de projeter. Par exemple, l’utilisation de la chambre noire permet de matérialiser les fuyantes et donne une image de rendu "photographique", mais elle modifie la perception qu’a le peintre de la scène, et elle élimine toute notion temporelle en fixant un instantané. D’autres systèmes, comme les châssis vitrés, ou les treillis à carreaux qui permettent également le redimensionnement d'une image, facilitent le report des projections de points.
L'invention
Les peintres de la Rome antique, les architectes romains comme Vitruve, utilisent déjà certains raccourcis de représentation pour les faces latérales des objets. Les représentations médiévales de l’espace tiennent surtout à la figuration du fait vécu. Sont privilégiées la restitution de la hiérarchie sociale, la simultanéité des situations, la narration directe et la lisibilité des actions, leur localisation symbolique et non forcément réelle, l’identification des architectures. Ces images nous semblent parfois aujourd'hui un peu plates. Mais déjà, par exemple, une vingtaine d'années avant l'explosion du Quattrocento, le peintre Jean Fouquet joue sur des profondeurs, sur des espaces triangulaires, avec des fuyantes qui ne sont pas encore tout à fait de la perspective, mais qui annoncent les découvertes futures. Donc, la perspective n'est pas totalement inconnue avant la Renaissance; elle l’est de manière intuitive et empirique, mais elle est inutile, car elle ne correspond pas à la vision du monde des hommes de cette époque.
L’invention de la perspective mathématique est le fait d’architectes et de peintres humanistes, des "régulateurs", qui cherchent avant tout à établir un état normé à toute chose pour la figuration. Mis à part le précurseur Villard de Honnécourt et le peintre allemand Albert Dürer, ces créateurs, tels Giotto, Masaccio, Léonard qui travaille sur l'organisation de la nature, Brunelleschi et son élève Alberti, architectes, les peintres Piero della Francesca et Paolo Ucello, effectuent leurs travaux essentiellement à Florence. Ils cherchent avant tout à faire entrer le monde dans une géométrie stricte qui expliquerait le dessein de Dieu par la perfection des règles qui le régissent. Pour la première fois, des notions aussi abstraites que l'infini sont traitées par les peintres. Il s’agit également d'éliminer l’observation subjective.
La vision aristotélicienne de l'univers
Dans "De la Physique", Aristote décrit une vision géocentriste de l'univers. Pour lui, la terre est le centre d'un monde parfait, concentrique, stable et fini, et l'homme appartient comme sujet à ce centre du monde. Mais dans l'esprit d'Aristote cet univers ne peut exister indépendamment de l'homme qui l'habite; l'un et l'autre, l'être vivant et le monde qui l'entoure, sont indissociables. A chaque instant, l'homme est la raison d'exister de son environnement. L'homme dans le monde immobile est un élément en mouvement qui passe perpétuellement d'un état stable à un autre état stable. Chaque moment de la vie d'un homme se déroule dans un espace qui n'existe que dans l'instant où il est vécu.
La vision aristotélicienne du monde a prédominé dans l'Antiquité et tout le Moyen-Age. Le découpage en instantanés qu'elle propose est finalement assez proche de la narration graphique moderne et de la bande dessinée.
L’invention de la perspective ne se produit pas par hasard à Florence et au tournant du XV° siècle. A cette époque, les abbayes sont affaiblies par les guerres et par des querelles politiques dans lesquelles elles se sont engagées, et perdent la maîtrise des bibliothèques et du savoir. Par la suite, l’invention de l’imprimé démocratise la connaissance. La fin de la suprématie du religieux libère les idées et permet le progrès. C’est le début des enseignements humanistes. Après l'effondrement du système bancaire spéculatif de Venise, Florence est devenue une ville très riche grâce à la banque et à l’invention dans ses murs de la lettre de créance. La ville vit l’âge d’or des Médicis, une période de stabilité politique, de recherches intenses sur l’organisation de la société et du monde, sur la place des hommes dans le monde, et surtout sur l’individu, notion tout à fait nouvelle en Europe. La Renaissance est le moment où l’homme européen se sépare de la vision aristotélicienne de l'univers (terre et cosmos) qui a dominé toute la période antique et le Moyen-Age, et commence à se positionner à la fois comme individu et comme centre du monde. La perspective est un petit théâtre où l’espace du lecteur de l’image est mis en scène par le peintre dans une représentation égocentrique. L’homme dans la représentation perspective ne se trouve plus à l’intérieur du monde; il s’en extrait et l’observe comme à travers une fenêtre. Le choix même d’ailleurs de ce point de vue où le fabricant de l’image place l’observateur est révélateur de son intention. La finalité des travaux sur la perspective de cette époque est la recherche d’un point sublime, ou point de vue de Dieu, qui a également des prolongements dans les travaux de sociétés secrètes et de la franc-maçonnerie, ainsi que dans le développement des thèses utopistes.
Ce déplacement du point de vue de l'observateur aura également des conséquences sur le rapport de l’Europe et des Etats européens au reste du monde, car jusqu’au milieu du XX° siècle au moins (et aujourd’hui encore dans une moindre mesure) ils ne se départiront pas de cette position eurocentriste de la représentation, de la géopolitique et des rapports entre Etats. Les thèses racistes du XIX° siècle sont également issues de travaux périphériques sur la perspective, ceux qui concernent la perfection du monde, et de l’homme, blanc et européen évidemment. Les campagnes de colonisation de la même période, outre leurs aspects économiques et démographiques, utilisent les mêmes arguments pour imposer l’action, présentée comme forcément civilisatrice et bénéfique, de l’homme européen. Le point de vue de l’homme européen se met en perspective et se place alors d’autorité au « point sublime » de l’observation et de la conduite du monde.
Les suites
Le premier livre traitant de la perspective est imprimé à Toul en 1505, par un moine de Saint-Dié, Jean Pèlerin, plus connu sous le nom de Viator. Il est contemporain des premières cartes imprimées par les moines de Saint-Dié et de l'invention du nom de l'Amérique. Diplomate auprès de Louis XI à la fin de la Guerre de Cent ans, il travaille à l’unification politique de la France, et à la naissance de l'Etat-nation, considéré comme un bien public commun à tous. Viator applique à la peinture et à la géométrie cette idée d’universalité de la représentation du pouvoir royal. A son retour à Saint-Dié, abbaye qui, comme toutes celles qui disposent d’une grande bibliothèque, est fréquentée par de nombreux moines étrangers, Jean Pèlerin tire profit de ses rencontres avec les diplomates toscans et lombards présents autour de Louis XI. L’ouvrage compte quarante gravures d’architecture dont les premières donnent des méthodes pour tracer à carreaux et à diagonales, sur la base des tracés carrés de ses prédécesseurs. Ceci permet de tracer un plan précis au sol sur lequel on construit les autres éléments, contrairement à la technique d’Alberti, dont la recette est fortement contrainte sur des volumes inscrits dans des cubes posés sur un damier vu de face. Les principaux théoriciens de l’époque suivante, comme Véronèse et son ami Daniele Barbaro, se fondent sur les travaux de Viator.
A partir du XVI°, et durant trois siècles, se répand l’usage du treillis, châssis en bois garni de fils perpendiculaires formant des carrés de taille égale. Cet outil permet de diviser ce que voit le peintre en petites portions et de reporter l’image sur un schéma régulateur à carreaux, comme on peut le voir dans le film de Peter Greenaway "Meurtre dans un jardin anglais". Avec le treillis se multiplient les représentations du jardin idéalisé, où sont réalisés les premiers dessins utilisant l’outil, puis de la ville, et enfin du monde tel que nous le dessinons aujourd’hui. Mais en raison des mauvais résultats pour représenter courbes et diagonales, on aboutit dans les peintures de l'ère de la perspective (Renaissance et baroque surtout) à une surcharge d'espaces cubiques vus de face.
Au XVII° siècle, les travaux de Girard Desargues, de Jean Cousin, puis d’Abraham Brosse, dressent une théorie qui se veut universelle et qu’on utilise toujours pour composer une image à l’intérieur du cadre. Mais, prisonnière d’un système fermé, la perspective devient alors académique, donc dogmatique et conventionnelle. Elle s’éloigne des principes humanistes et n’évolue plus dans le sens de la compréhension du monde. Les formes extrêmes de la perspective, caractérisées par des déformations de plus en plus importantes, relèvent plutôt du jeu mathématique.
Dessin d'Androuet du Cerceau
En Europe, dès le XVII° siècle, les architectes, comme le Français Jacques Androuet du Cerceau, dévient de la perspective stricte en raison des déformations importantes qu’elle entraîne aux extrémités du plan et dans les espaces très rapprochés et très éloignés. Ils utilisent la perspective parallèle, dont les fuyantes ne se recoupent pas à l’infini. Leurs travaux, qui procèdent plutôt de la géométrie descriptive, laquelle sera définitivement fixée un siècle plus tard par le mathématicien Gaspard Monge, se basent sur un plan tracé au carreau et sur l’élévation simple des faces. En terme de représentation, le résultat est moins agréable à l’oeil, mais il a l’avantage de représenter des surfaces proportionnelles à la réalité, ce qui est finalement plus utile en architecture, et également de permettre le chiffrement des coûts de fabrication.
L’art militaire invente la perspective cavalière, vue du dessus en perspective parallèle, mélange de la perspective académique et de l’élévation d’Androuet du Cerceau. Elle permet d’ajouter des données spatiales sur les hauteurs et les distances utiles à la balistique, à l’époque où se développe l’artillerie. Vauban lui donne ses lettres de noblesse. La perspective cavalière se généralise sous la forme d’axonométrie dans les représentations d’urbanisme et dans le dessin technique en raison de sa grande lisibilité.
Par la suite, au XX° siècle, l’image informatique réutilise la représentation par surfaces simples, ou facettes, imaginée au XV° siècle par Brunelleschi et surtout Paolo Ucello.
Une représentation constitutivement européenne
La représentation en perspective est une spécificité européenne qui s’est peu étendue hors de l’Europe occidentale avant le XVIII°, voire le XIX° siècle.
Les représentations indiennes ou chinoises anciennes, par exemple, laissent de côté les volumes et privilégient jusqu’au XVII° siècle une symbolique de la taille et de la place des éléments dans l'image, une organisation sociale de l’espace représenté. Au XVIII° siècle, c’est une représentation dépourvue de points de fuite qu’utilisent encore les peintres d’estampes chinois et japonais. La raison est que dans la peinture orientale d’avant Hokusai le spectateur n’est pas pris en charge par le dessinateur, qui n’inclut pas le point de vue de l’observateur dans son image. La hiérarchisation symbolique de l’image des siècles précédents est renforcée par une répartition de l’espace d’avant en arrière en compartiments où se déroule l’action. Les mangas utilisent encore aujourd’hui le prolongement de cette manière typiquement orientale de distribuer l’espace, le temps, et l’organisation de l’action en cases dont la lecture n'est généralement pas linéaire.
Catherine Créhange
4 août 2008
Bibliographie
- La perspective en jeu de Philippe Comar, Gallimard 1992
- De la physique d'Aristote
- Traité d'architecture de Vitruve
- Carnets de Leonard de Vinci
- Leçons de perspective positive de Jacques Androuet du Cerceau








